Patrimoine

Le Galion et la dynastie Bougenot

En 1724, Isaac Dubuq ajoute à l’empire fondé par son aïeul en 1658, l’habitation le Galion à Trinité. En 1 849 Eugène Eustache, un Belge d’Anvers débute son ascension en achetant le Galion. Ce site est résolument voué aux dynasties.

Pour paraphraser une formule désormais célèbre on pourrait dire qu’en mars 1849 on assiste avec Eugène Eustache à la manifestation du « changement dans la continuité ». Changement de propriétaire. Et continuité, puisque le Galion est l’un des plus anciens joyaux de ce que l’on a appelé « l’empire de la dynastie Dubuq » ; qui s’étend sur deux siècles et disparaît en 1848 pour être remplacé par une lignée qui "règne" encore aujourd’hui. Certains ont même déclaré que le Galion était passé des mains d’une dynastie agricole qui s’était lancée dans la politique et le commerce, à celles d’une autre née du négoce reconvertie dans l’agriculture. De fait, ce qui frappe aujourd’hui quand on regarde le Galion, c’est cette idée de dynastie et de patrimoine transmis de génération en génération, durant cent cinquante-neuf ans.

Prête-nom et antichrèse

Pourtant, la succession de ces deux dynasties ne saurait faire oublier que le déclin des Dubuq ou si l’on préfère l’arrivée des négociants à la tête du Galion, débute vingt ans plus tôt. En effet dès le 8 mai 1820, Jacques-Marie Lalanne, un riche négociant de Saint-Pierre, se porte acquéreur du Galion et de Grand Fonds ( " à la barre du tribunal " ). C’est une promotion sociale à l’époque ; car, si les négociants dirigent en fait toute l’économie de l’île, les planteurs (« ces messieurs de la Martinique ») représentent l’aristocratie sociale. A sa mort, son fils Paul et son gendre Jean-Emile Merlande (fort de ses 98 esclaves), prennent sa succession. Pour peu de temps, car en 1842 ils font appel à la société Eugène Eustache et Compagnie de Saint-Pierre, pour payer le passif (120 393, 98 frcs) ; la caution étant un bail d’antichrèse (contrat par lequel un débiteur remet un immeuble lui appartenant à un créancier pour garantir l’exécution d’un contrat ; à taux variable) signé le 27 juillet 1843, aux termes duquel, Eugène Eustache devenait usufruitier du Galion. Pendant six ans, Paul Lalanne et Emile Merlande resteront propriétaires des habitations, mais ne pourront rembourser les sommes dues.

En 1849, pour la troisième fois, les habitations sont mises en adjudication et deviennent propriété d’Eugène Eustache… Enfin, Le Galion et Grands Fonds seront rachetés officiellement par Angélique Elisabeth Chaperon, veuve en premières noces de Louis Eustache et en secondes de François Louis Poulain : C’était la propre mère d’Eugène Eustache et elle reconnaîtra par lettre du 6 décembre 1850, avoir agi comme prête-nom au bénéfice de son fils. Et pour cause, puisqu' en 1848 Eugène Eustache avait été déclaré en état de faillite !

Vingt ans pour bâtir un empire

Mais il voulait garder le Galion et avait déjà l’ambition de reconstruire à son nom, l’empire des Dubuq. En 1858 il achète les habitations de Spoutourne et Caravelle, en 1863 Bord-de-Mer, Desmarinières en 1865, Morne-Galbas et Malgré-Tout en 1866, Fonds-Galion deux ans plus tard, Petit-Galion et Mignot l’année suivante. Soit deux mille trois cent quarante-quatre hectares de canne à sucre, acquis en vingt et un ans ! Emile Bougenot et ses descendants continueront l’oeuvre après sa mort en 1883: puisque quatre ans plus tard c’est l’acquisition de La Digue, Beauséjour en 1890, Gaschette en 1893, Duferret en 1904 et enfin diverses parcelles en 1910.

Certains voient là l’expression d’une sorte de mégalomanie, dans le genre du Cityzen Kane d’Orson Wells ? Peut-être, mais à cela il faut ajouter l’aspect visionnaire de cet homme qui avait compris avant d’autres, la révolution industrielle et le principe d’intégration des trusts modernes.

En 1860, alors qu’il est fixé à Paris depuis de nombreuses années, il décide de faire construire sur ses terres une usine centrale dont l’édification revient à la société Desrone et Cail : le maître d’œuvre étant Emile Bougenot son futur gendre. Dès cette époque, on voit poindre une nouvelle catégorie économique et sociale, dans le monde de la canne : Les industriels. Ils ont l’outil industriel, mais sont tributaires de la matière première qu’ils doivent chercher dans de multiples habitations, dont ils ne sont pas forcément maîtres de la production. Avec le Galion, c’est « deux en un », pourrait-on dire. Seul le Lareinty au Lamentin, avait la même structure, parmi les vingt et une usines centrales qui comptait l’île au début du siècle dernier. En 1986, quand il s’agira de choisir entre le Galion et le Lareinty (autrement dit les héritiers Bougenot et le groupe Hayot), pour créer la Société Agricole d’Economie Mixte, la bataille sera homérique. Car là planaient les ombres de deux géants : Eugène Aubéry et Eugène Eustache.

Eric Hersilie-Héloïse

©E. H-H

Sources : C. Schnakenbourg, Lucie Villeronce, M. Mousnier, Emile Eadie, Jacques Petitjean-Roget, Yves Le Guay, Eric Georges-Picot, Mathieu Le Guay, Philippe Duchamp de Chastaigné, Annie Noé-Dufour.

Hors-texte

*La maison principale

Classée monument historique, depuis 1991, la maison du Galion est de facture classique du XIXe siècle. De dimensions "respectables" (30 x 10 m au sol), elle se compose d’un rez-de-chaussée en maçonnerie chaulée, d’un étage en " bois du nord " (construit après le cyclone de 1891) recouvert d’un bardage en "éternit" (ardoise)  , ayant remplacé les essentes de bois, originelles ; le tout surmonté d’un toit en tuiles écailles.

À l’intérieur, meubles régence, gravures d’époque et…une "case à eau" comprenant 37 jarres d’alimentation : une rareté.

*Un porche peu banal

À moins de passer par le jardin, le visiteur est obligé de passer sous un porche en pierre, véritable paradoxe avec le reste de l’habitation. De fait, cette œuvre imposante, est arrivée là par voie de cabrouets en 1873 ; venant de l’habitation Gaschette que les descendants d’Eugène Eustache acquerront vingt ans plus tard.