PATRIMOINE

Une mairie devenue théâtre ; ou inversement

Est-ce une mairie reconvertie en théâtre ? Un théâtre hébergé depuis le début dans l’enceinte de l’hôtel de ville ? Ce petit palais plus que centenaire, curieusement encadré par deux édifices futuristes (les, mairie et palais de justice nouveaux) héberge un théâtre à l’italienne, les bureaux d’Aimé Césaire et à l’occasion, une petite salle d’exposition.

Dans cette capitale qui change à vue d’œil, se modernise à grande vitesse, celle qu’on nomme l’« ancienne mairie », fait figure d’îlot patrimonial : le gardien d’une histoire foyalaise couleur sépia.
En décembre 2001, lors de la célébration du centenaire de l’édifice, les organisateurs ont dû être pris de vertige.
Si en tant que mairie le monument avait été inauguré en 1901, sa construction avait débuté vingt ans plus tôt. En ce qui concerne le théâtre municipal : son inauguration date de 1912 : tout est dans la nuance ! On avait l’embarras du choix ou le choix de l’embarras !

Un séisme qui met à jour des malfaçons ? On connaît !

Au XIXe siècle, les choses n’allaient pas aussi vite que de nos jours ; loin s’en faut ! C’est en 1 880 que les édiles de Fort-de-France décident de donner au chef-lieu de la colonie, une mairie digne de ce nom. Et confient la réalisation des plans à l’ingénieur Blin.
Trois ans plus tard, la commune contracte un emprunt destiné à financer la construction de l’édifice. Le maire est alors Jules Fanfan et les travaux, d’un montant de 410 000,00 F, sont confiés à un entrepreneur du nom de Krauss.
Hélas, quelques mois plus tard, le 25 décembre 1884, l’île est secouée par un tremblement de terre. La construction qui n’est qu’à son début s’effondre.
Et on découvre que les fondations n’étaient pas suffisantes. La mairie attaque l’entrepreneur ; qui incrimine l’édilité, selon un scénario classique dans les litiges de marchés publics. Toujours est-il que le 10 février 1886, un arrêt du contentieux administratif de la Martinique, arrête définitivement les travaux.
Six ans pour rien.

La mairie loge chez le particulier

Une municipalité qui devient S.D.F ? Le trait n’est pas forcé. Puisque l’emplacement rapidement baptisé « l’ancienne mairie », devient un terrain vague. Là, broutent des cabris au milieu de ferrailles rouillées, pointant sinistrement vers le ciel.
Et pendant ce temps, la municipalité siège… Dans des maisons particulières, louées par la collectivité locale. C’est le cas du 7 de la rue Victor Hugo, du 69 de la rue Schoelcher, de l’école des garçons de la rue Perrinon en juin 1890, de la rue Ferdinand de Lesseps ou de la maison Bediat à la rue Ernest Renan. Tristes tropiques !
Surtout qu’en 1896, Henry Audemar le maire en place, décide de reprendre les travaux. Ce qui a pour conséquence un procès de Krauss contre la mairie. Et l’impression de replonger dans un bourbier inextricable… Jusqu’à ce que Victor Sévère, élu maire en 1900, trouve un terrain d’entente : les héritiers Krauss touchent un dédommagement de 33 000,00 F, versés par la colonie.
Les travaux peuvent enfin débuter. Sous la direction d’Edgar Cappa, l’agent voyer communal. Là, tout va très vite. Le 21 septembre 1901, la mairie au fronton de laquelle est gravée la devise « Semper Francia » est inaugurée ; après trois jours de liesse.
Éric Hersilie-Héloïse
©E. H-H

Hors-texte :
À la place du couvent Saint-Victor
Pour ceux que chagrine l’ambiguïté d’un théâtre situé dans une mairie. Ceux qui inclinent pour l’explication selon laquelle Aimé Césaire étant aussi homme de culture, ceci expliquerait cela, un rappel historique éclaircit tout. Au conseil municipal du 20 septembre 1875, le président Gustave Peux décide d’édifier une mairie avec salle de spectacle à la place des Quatre Noirs : l’actuel parking de la rue Perrinon.
En fait, la mairie se fera presque en face : là où deux siècles plus tôt s’élevait un couvent. Car la zone qui va de l’ancienne école Perrinon, à l’hôtel de ville, en passant par l’ex Maison Centrale et l’ex gendarmerie, appartenait à la congrégation de Capucins, depuis 1672.
À l’emplacement de la mairie, se trouvait le collège Saint-Victor. Construit 1768, il fonctionne grâce à la caisse des affranchis de la Martinique et une partie des droits sur les cabarets de la Guadeloupe. Une belle organisation qui fonctionnera jusqu’en 1793, date de la fermeture du site. Alors débute une période obscure. Ainsi, en 1837, on y retrouve l’administration communale. Jusqu’en 1839 où un tremblement de terre détruit tout. Tel le phœnix, Saint-Victor renaît de ses cendres… Sous la forme d’un hospice de la charité.

Hors-texte
Louis Jouvet y est passé
Avec ses 250 places, le théâtre municipal surprend les amateurs de « grandes barres ». Lors de son inauguration en 1912, il remplace l’ancien théâtre municipal de 1849, détruit par l’incendie de 1890. Restauré en 1984, c’est véritablement un petit bijou à l’italienne : balcons, poulailler et peintures illustrant la négritude, réalisées par Catherine Théodose. Un joyau chargé d’histoire, puisque Louis Jouvet entre autres, y jouera l’École des femmes et l’Annonce faite à Marie, en 1944.

Légendes photos :
1- La devise « France toujours », a été ajoutée aux armes de la ville. Victor Sévère expliquera : « C’est le serment gravé sur la pierre et plus profondément encore dans nos cœurs, d’être toujours Français ou de ne pas être ».
2- Selon certains manuscrits d’époque, le trésor de l’église, c’est-à-dire les vases sacrés et autres objets précieux, aurait été caché dans ce terrain. La chose remonterait à 1789 et serait l’œuvre de Capucins.
3- Qui se souvient, que dans cette cour le 27 mai 1848, l’abbé Morel bénissait l’arbre de la Liberté ; suivi un mois après par l’arbre de la Fraternité ?IMG_1559