La Régale ; toute une histoire

Si, les Pilotins du sud, ont la réputation d’être des "moun' ki paka fè la fèt'", le quartier de Régale (ici on dit "la Régale") semble l’épicentre de cette réputation. Avec à l’intérieur un "point névralgique ": "lari zépeng' " grimpant au morne Honoré, d’où l’on domine à 388 m d’altitude, toute la plaine du sud vers Rivière salée et à l’opposé, le bourg de Rivière Pilote vers le Marin.

     Endormi le jour, fourmillant la nuit

"Jusqu’à la génération de mon père, commente Charles Ménage, on disait ici que toutes les bagarres solides, avaient pour meneurs, des gens de "lari zépeng' ". Il faut dire que c’est de là que venaient les figures de proue de la révolte du Sud. Que c’est probablement au morne Honoré que le noyau des six cents insurgés se regroupaient pour fondre sur les habitations du sud. Aujourd’hui, le quartier est calme. Mais nous avons gardé cette habitude d’être comme endormis le jour et résolument fébriles, dès que le soleil se couche". Habitude très "latino", héritée de la culture ibérique ?

De fait, cette immense rue en cuvette, chargée de mémoire, semble être devenue une artère bourgeoise. Maisonnettes cossues, le débit de la régie d’une des sœurs Céram, datant du siècle dernier et l’atelier de Charles Potery (le président de l’association des potiers de Martinique). De part et d’autre, une vue à couper le souffle. Il y a de l’Andalousie dans cette partie de Martinique. En plissant juste les yeux, cette ligne de crête, rappelle

      Ici on paie plus d’impôts qu’en face

C’est d’ailleurs vraisemblablement pourquoi des hommes comme Louis-Félix Ozier-Lafontaine, l’anthropologue, ont décidé de résider. On comprend aussi maintenant, la profondeur qui se dégage des peintures de Ghislaine Joachim, elle aussi de Régale. La nature force au respect. Et n’a pas besoin d’afféterie pour imposer à tous son identité.

Tout en tournant une pièce qu’il destine à un salon d’exposition européen, Charles commente : "Dans tout autre quartier de l’île, les commerces auraient fait chien (N.D.L.R, pulluler). Ici, il y a deux débits de la régie, un restaurant gastronomique et la Fazenda, cette salle de fêtes, courue de toute l’île. Et pourtant tout le monde recherche le bon air de la Régale". À ce propos, ce quartier carrefour frontalier de Rivière salée, partagé entre Saint-Esprit et Rivière Pilote à une particularité : l’assiette d’imposition foncière. "Sur le côté droit de lari Zépeng', vers morne Honoré, on est sous la juridiction de Rivière Salée, en zone résidentielle. On paie donc largement plus cher que de l’autre côté de la rue, en pays pilotin". Charles s’étouffe de rire, lui dont la famille réside depuis des lustres, du bon côté de la "frontière".

Texte et photos© : Eric Hersilie-Héloïse

Texte 2

L’insurrection du sud

Un des moments clés de l’histoire martiniquaise. Ces jours de septembre 1870, sous l’impulsion de la chute du Second Empire et le souvenir de la libération d’Haïti en 1804, voient l’île chanceler. Le détonateur ? L’affaire Léopold Lubin : le 19 février cravaché par 2 békés (Augier de Maintenon et son ami Pellet de Lautrec), sur la route du Marin, il demande réparation. Rien. le 25 avril Lubin inflige alors à Augier une sévère correction. Le 19 août, il est condamné à cinq ans de bagne.

L’abolition de l’esclavage a vingt-deux ans. Le peuple gronde. Conduits par des hommes comme, Louis Telga (nègre, 38 ans, boucher), Eugène Lacaille (mulâtre, 63 ans, grand propriétaire foncier), Lumina Sophie dite Surprise (couturière de 19 ans), Daniel Bolivard Madeleine Clem. Le but ? Instituer une République martiniquaise à l’exemple de St-Domingue. En huit jours, près de 50 habitations sont incendiées, 15 communes mises en état de siège. C’est là qu’apparaît, brandi par Telga l’étendard rouge, vert, noir du peuple martiniquais.

La répression est foudroyante : 16 leaders fusillés, Lumina Sophie envoyée au bagne de Guyane. Seul Telga s’enfuira en Haïti ; pour toujours.

Hors-texte :

Charles Ménage

Il se destinait à la comptabilité, mais a appris la céramique avec Jeannot, maître potier aux Trois Ilets ; avant de revenir s’établir à la Régale. Dire qu’il est attaché à son quartier, est un euphémisme : Il respire son terroir.

* Le Régal de Montfort

À l’entrée du quartier, à droite en venant de Rivière Salée, face à l’embranchement qui mène à l’église une épicerie et en sous-sol l’antre de la gastronomie créole ; le Régal de Montfort : domaine de Yolande Céram. De partout on vient déguster son pâté en pôt de lambi, recette phare, d’une carte créole, expérimentée du temps où elle était à Petit Bourg.

* Notre dame de Montfort Régale

Derrière Régale se trouve le lieu-dit Montfort et à cheval l’église paroissiale de type "architecture moderniste". C’est là qu’officie depuis quelques années Louis Elie. Revenu en son île en 1963, à l’époque du concile de Vatican II, il a longtemps démontré un esprit avant-gardiste. Aujourd’hui, il semble avoir passé le flambeau pour goûter la quiétude d’une vie bien remplie.

* Charles Potery

Contigü au libre-service Céram, une grande enseigne verticale : Charles Pottery. Là travaille Charles Ménage, à l’écart des artères touristiques, il produit la céramique locale qui se rapproche le plus de celle de Valauris en France. Son carnet de commandes ne désemplit pas. On lui doit la carafe entre autres à rhum en forme de canne à sucre. Ici, l’imagination est au pouvoir.

* Le morne Honoré

Au bout de "lari zépeng' " trône le morne Honoré. Là où se sont regroupés les 600 insurgés de septembre 1870. le dernier carré, pourrait-on dire. Pourtant, nulle plaque, statue, ou inscription, ne le signale pour la postérité.

Quelques chiffres sur la commune

Avec ses 36 km², sa population de 13057 hab et sa densité de 362,69 hab/km², c’est la plus grande commune du sud

*Elle compte 90 quartiers

* A été érigée en paroisse le 26 février 1705 et en commune en 1837

* Entre monts et vallées, le territoire culmine à

     

388 m avec le morne Honoré      

la sierra Maestra.

Le vent du sud remémore en longues rafales le bruit des troupes suivant Louis Telga (ou Telgard) caracolant sur son cheval noir, en ce mois de septembre 1870. Impossible de ne pas être empli, jusqu’au fond des poumons, par cette odeur de bois ti baume ; mâtinée au fur et à mesure qu’avance l’heure, que le soleil grimpe au zénith, d’un fumet de viande roussie. Ici, l’homme ne s’établit pas par hasard. Nous sommes loin de l’ambiance balnéaires du sud côtier.