Allocution du 27 juin 2009 à l'occasion du la fête des Terres-Sainville

Monsieur le représentant des Terres-Sainville, Madame mademoiselle monsieur, je suis honoré à plus d'un titre d'être ici, ce soir devant vous, avec vous.

Lorsqu'il y a quelques semaines, Raphaël Séminor, votre conseiller général m'a demandé de faire une allocution sur les Terres-Sainville, je me suis dit: "C"est pas une petite affaire".

Surtout qu'initialement l'éminent historien Sainvillien Gilbert Pagot devait aussi prendre la parole.

Lui mon aîné,  lui qui a vécu les fêtes des Terres-Sainville, à l'époque de Gran zong' ce séancier réputé pour son grand livre qu’il faisait parler avec un fouet : cet homme qui s’est pendu à la suite d’une histoire sordide, à l’aide de sept cravates de couleur différentes.

Période des rond' danmyé qui se déroulaient sur cette place baptisée abbé Grégoire en décembre 1950 et où ce combattant de Bec en or imposait le respect.

Et nous voilà, en cette première année de renaissance de la fête des Terres-Sainville. Mitan d'une longue histoire puisqu'il y a exactement 79 ans, le 23 juin 1920 le maire Victor Sévère achetait  le faubourg Thébaudière encore appelé la Trénelle ou Terres-Sainville.

Pour bien comprendre TSV, il faut appréhender Foyal. Paradoxal non? Mais c'est comme ça.

1835 un tremblement de terre anéanti l'en ville. On décide de la rebâtir en bois pour plus de légèreté. En 1890 la capitale est détruite par un incendie débuté à la cour Sully de la rue Blénac dans la chambre d'Adeline Hercule. C'est de ce jour qu'apparaissent sur le fronton des maisons, ces "x" indiquant les poutres maitresses.

Mais il faut une fois encore reconstruire et le 18 aout 1891 l'île est ravagée par un cyclône: 400 morts à Foyal.

On a atteint le paroxysme? Le 8 mai 1902 la Pelée explose: Foyal devient le seul refuge des populations sinistrées, ces immigrés de l'intérieur

Cette situation que nul n’avait envisagé pousse à hâter la réalisation d’un vieux projet de l’Edilité foyalaise : le quartier des Terres – Sainvilles est acheté par la Ville, assaini, loti. Le maire, Victor SEVERE, en fait une « Cité ouvrière ». Il écrira que c’était « son rêve entêté dont la pensée l’a soutenu à travers toutes les vicissitudes de la vie politique ».

En fait force est de dire que Foyal s'engage dans une longue aventure où les spéculateurs immobiliers s'en donnent à coeur joie.

Exessif me direz-vous? Le 16 janvier 1904, la société du Faubourg Thébaudière achète ce terrain aux enchères, pour au prix de 100 000 francs…Seize ans plus tard, lorsque se conclue l'affaire avec la mairie foyalaise les prix ont grimpé de 850%, puisque le terrain sera vendu à 850 000 francs.

Terres-Sainvilleau début du siècle dernier

Ici et là, j'ai vu écrit que la mairie aurait acheté ici aux héritiers du baron Sainville. En fait les choses sont un peu plus compliquées. Ce terrain en forme de polygone de 30 hectares, limité à l’est par le chemin "le pavé", plus au nord, par le canal de la Trénelle et à l’ouest par la route coloniale et l’hopital militaire (actuel parc floral) appartenait au début du siècle dernier aux héritiers Lacalle; qui l'avait acquis de  Jacques Sainson Sainville.

Un homme remarquable, puisqu'avant 1848, avec son frère il affranchit les esclaves qu'ils avaient ici et au François, crée un système de colonat partière. Et surtout invente une bourse de paiement de la canne, selon le taux de sucre. C'est le système pratiqué actuellement au Galion. On pourrait parler durant des heures des frères Sainville. Comme de certains békés remarquables de cette époque.

Mais revenons en cette année 1904. Les héritiers Lacalle on fait faillite et la société Faubourg Thébaudière dirigée par Mary de Berry rachète. C'est un business!

Nous avons là une société composée de 1120 actionnaires dont 120 résident en Martinique, dont l'activité est de tirer profit de la misère. Il n'y a pas d'autres mots, puisque là résident plus de 6000 âmes entassées dans des maisonnettes louées de 30 à 60 francs par mois. C'est de là que naît le nom "Quartier des misérables".

Et c'est là qu'intervient Joseph Lagrosillière

                        Joseph Lagrosillière

On oublie souvent que ce Samaritain du Morne des Esses a été pendant longtemps conseiller municipal de Foyal et attaché aux Terres-Sainville. Sans aller plus loin, rappelons-nous que le 15 octobre 1908, il émet le voeux que l'administration autorise la ville à faire un prêt de quinze cent mille francs pour assainir le quartier. Ce qui est acquis.

Autre action: il sera le premier à exiger que les rues de Foyal puissent porter des noms  de personnalités local.

Enfin, c’est le 6 novembre 1908, grâce à Joseph Lagrosillière, alors conseiller municipal, qu’est décidée la célébration l’abolition de l’esclavage à Foyal. Et c’était ? le 27 avril, date du décret d’application

A ce sujet, il faut savoir qu'en 1945 Gabriel Henry, secrétaire de la fédération du PC et conseiller municipal, fera baptiser la rue où se trouve le siège du parti: "rue du 23 mai 1848". Et si vous l'empruntez jusqu'au bout, elle vous mène à la place du 22 mai inaugurée en 1971. Il n'y a pas de coïncidences Les Terres-Sainville sont l'expression de notre histoire et de notre culture créole.

          La patrie des hommes libres

Chez nous, on est souvent surpris de la parentée qui lie certaines communes ou certains quartier. Ainsi, le Gros-Morne et le Vert-Pré, s'ils ont la même physionomie d'approche en forme de rempart, c'est dû à leur constructeur Jaham de Vert-Pré. Ici, il y a cousinage avec Sainte-Thérèse: ces deux quartiers sont patrie des hommes libres, ceux qui ont rompu avec l'habitation. Et en plus, vous avez une église en commun.

Hé oui! Quand Victor Sévère achète ici, il assaini et rétrocède le terrain à ses administrés. Un cahier des charges est voté par le Conseil municipal, le 13 mai 1925. Et  prévoit entre autres que « le prix de la concession sera payable en vingt ans par fraction semestrielle et sans intérêts . Le cadeau est royal. Mais tous ne peuvent se le payer. On voit donc une population se loger précairement sur les collines qui dominaient la Compagnie .Générale .Transatlantique (CGT) devenant le morne Pichevin. Mais ça n'était pas suffisant

C’est alors que les Terres-Poullet, passées à Mr Emile Porry après la mort de la propriétaire, seront défrichées, louées par parcelles. C'est quoi, les Terres-Poulet? Juste Sainte-Thérèse, grâce à son église.

Il faut savoir qu'en face de nous, à peu près à l'emplacement de la fontaine, se trouvait une chapelle bâtie en 1908 par Mgr de Cormont. Cet édifice cultuel sera agrandi en 1918, par le chanoine Havon. Quand la municipalité achètera les Terres Sainville, une nouvelle église sera construite en 1925. Et le 9 juillet 1828 la chapelle transportée et consacrée à Sainte-Thérèse. Le quartier du même nom était né.

           Un quartier cosmopolite

Dès sa naissance officielle, le quartier des Terres-Sainville, ne sera comparable à aucun autre de Martinique. Victor Sévère avait voulu créer une cité ouvrière : les hommes en feront un bouillonnement cosmopolite.

C’est là où naîtra le créole moderne, cette langue qui unifie les parlers du nord, du sud de l’est et de l’ouest martiniquais. Mais aussi qui voit exploser la culture musicale créole.

Si la biguine est née à Saint-Pierre, c’est ici qu’elle s’est raffermie, renforcée, dns les casinos, au contact d’orchestres de la caraïbe, en un melting-pot époustouflant.

On oublie trop souvent que s’est ici plus qu’ailleurs, dans l’entre-deux guerres que l’esprit caribéen s’est développé. Ce brassage a donné nos artistes.

Vous êtes-vous posé la question pourquoi des Marcel Misaine, Loulou Boislaville, Marius Lancry, Jackhy Alfa et des centaines d’autres, viennent d’ici ? Cette terre est un creuset culturel.

                Pour l’œil et l’esprit

Mais aussi, une terre de tolérance. Et en disant cela, je ne pense pas aux maisons du même nom ; mais à cette vertu humaniste qui pousse à s’ouvrir à l’autre, pour s’enrichir à son contact : sans perdre de vue son identité.

Nous sommes loin du sujet ?

Non, on arrive à son épilogue, après un voyage forcément bref et synthétique. Mais, quand vous marcherez dans les rues de votre quartier : faites-moi et faites-vous plaisir.

Admirez ce kaléidoscope architectural. Tous les styles sont représentés :du ginger-bred des grandes Antilles, à la maison basse du nord caraïbe, avec son solage incliné, en passant par la maison mulâtre dont l’étage est doté d’un balconnet en fer forgé dit « pour regarder passer le défilé ». Ensuite arrêtez-vous devant les plaques de nos rues : Ouvrier Albert, Henry Barbusse, Emile Zola etc… Tous ces hommes, qui ne sont évidemment jamais venus ici, ont un point commun : ce sont de grands humanistes. Et c’est là aussi, l’héritage que nous a légué Aimé Césaire.