Ces créoles d’origine moyen orientale

Syriens en Martinique, Z'arabes en Guadeloupe: ce sont là autant de dénominations génériques créoles, qui regroupent les membres d'une communauté antillaise d'origine arabophone, en majorité moyen orientale.
«Notre région d'origine, la Syrie, est héritière des Phéniciens, annonce Claude Yacoub, cet architecte qui se dépense sans compter, pour que sa communauté se fasse mieux connaître du grand public martiniquais. C'est nous qui avons inventé le commerce, au sens international du terme et c'est pourquoi depuis l'antiquité, nos navigateurs et commerçants, ont sillonné le monde. Aucun étonnement donc à ce que dès la fin du siècle dernier, on retrouve nos commerçants ici et ailleurs aux Antilles »?

À l'époque, tous croyaient partir en Amérique

De fait, si les archives relèvent un mariage fait en Martinique par un Syrien, à la fin des années 1880, le grand « rush » se situe au début des années 1920 et s'explique par la situation politique et économique de cette région, à cette époque. Les hommes partent chercher du travail et nourrir une famille restée sur place (ce qui explique les voyages réguliers entre le pays d'adoption et le village d'origine). En majorité, ils viennent de l'intérieur des terres de la Syrie, souvent d'un village appelé M'balké. Ce qui explique tout d'abord l'absence de produits de la mer, dans leur gastronomie; puis que ces descendants de Phéniciens ne s'impliquent pas dans des secteurs comme la pêche, ou les affaires maritimes. Ils font du commerce.
À l'époque, la Grande Syrie est sous protectorat français et à Tartouze, la ville principale de la région, des affiches invitent les hommes à aller dans les « colonies d'Amérique ». Des années avant déjà, une forte communauté s'est expatriée en Amérique, où elle a été embauchée dans les mines, puis à la construction du chemin de fer. On peut dire que chacun a son oncle d'Amérique.
Alors, ils signent pour l'Amérique, sans savoir qu'ils se dirigent vers les Antilles.

Des semaines d'un voyage au bout du monde
Toute une expédition, qui souvent coûte cher aux familles qui se cotisent pour envoyer leur fils, leur frère ou leur mari, chercher fortune au bout du monde. D'abord le voyage de plusieurs semaines, en passant par la Palestine, l'Égypte, la France hexagonale. Là ils débarquent à Marseille, séjournent quelques jours à l'hôtel, puis prennent le train jusqu'au port d'embarquement, vers les Antilles. Tout cela, sans connaître un seul mot de français. Mais ça n'a pas d'importance, puisqu'avant le départ la famille a financé la totalité du voyage, à la manière des «packages» des agences de voyage.
Payée aussi au préalable, la caution de moralité sans laquelle on ne peut résider sur sol français. Ibrahim Chammas, arrivé en Martinique en 1939 se souvient qu'elle était de quatre mille deux cents francs, gage de la bonne conduite du nouvel arrivant, qui était rapatrié à la moindre incartade.
«C'est pour cela sûrement que notre communauté s'est toujours bien conduite et a toujours eu un respect scrupuleux des lois du pays d'accueil. Dès qu'un différent risque de survenir, on se réunit et on essaie de tout régler », explique Lucien Farrez-Naklé, un des anciens de la communauté.
La tête bourdonnante de ce long voyage, ces premiers arrivants débarquent à Fort-de-France, à la Pointe Simon. Ils se croient aux U.S.A. et mettront parfois des semaines avant de réaliser qu'ils sont sur une île. Mais ils n'ont pas le temps et doivent travailler, pour envoyer de l'argent à ceux restés là-bas, pour qui ils sont « les Américains ».

Le fameux quiproquo identitaire

« Il est amusant de remarquer que jusqu'à maintenant dans nos villages, tous ceux qui sont partis sont appelés "Américains", même si comme pour mon père, il s'agissait de l'Afrique », note Michel Katoun, un commerçant d'origine libanaise dont les parents se sont établis en Guinée.
Au niveau de l'identité, rien n'est fait à l'époque pour arranger les choses, car tout débute souvent par un quiproquo, ne serait-ce qu'au niveau du nom. Dans le système arabe, l'identité d'un homme se décline par le prénom, suivi du nom de famille. Pour l'administration française, c'est l'inverse. Ce qui fait que bien souvent, ces « Américains » se sont vu attribuer officiellement en Martinique, des noms de famille qui n'étaient que leur prénom, les obligeant des années plus tard, à intenter des actions en justice, afin de retrouver leur identité. Mais ça, c'est bien après leur arrivée aux Antilles.

La barrière de la langue explique le repli sur soi

Alors, les « Américains » débutent dans leur terre d'adoption, par l'activité de leurs ancêtres: le commerce. Certains s'établissent à la rue François Arago, à Fort-de-France et les autres sillonnent l'île en faisant du porte à porte, dans des tournées de plusieurs jours où, le soir on demande asile pour dormir; et se faisant lie connaissance avec la population des mornes. Cela explique le fait que ces premiers arrivants s'expriment en arabe et en créole, peu en français, car ce n'était pas la langue des mornes et du commerce.
Cet aspect linguistique, fruit d'une nécessité d'être opérationnel dès son arrivée, fera que les anciens de la communauté éviteront de trop se mêler à la population citadine, l'usage du français « académique » leur étant difficile.
« Bien que nous nous sentons Martiniquais, que certains des nôtres comme Ibrahim Chammas ne sont jamais retourné au pays, nous sommes longtemps restés un peu en retrait des autres. La barrière linguistique fait qu'un ancien hésitera à parler officiellement, car il aura peur de faire des fautes de langage et paraître ridicule », note Raymond Karraz un médecin de la troisième génération, né en Martinique; mais ayant fait ses études secondaires en Syrie et sa médecine en France.
Les Syro-Libanais travaillent en créole, se détendent en arabe et forment peu à peu une communauté soudée, dont l'épicentre n'est autre que la rue François Arago, que certains décideurs veulent rebaptiser « rue des Syriens ». Pourquoi cette rue plutôt qu'une autre?

S'établir et avoir un magasin

Deux explications à cet état de fait, que tout Foyalais reconnaît comme étant du patrimoine de l'île. Selon Claude Yacoub, cela viendrait tout simplement du fait que cette rue qui aboutit à la Croix Mission, d'où partaient les taxis de commune, débute à la Pointe Simon, où se trouvait la douane, d'où sortaient les nouveaux arrivants.
Pour d'autres, dont Lucien Farrez Naklé, cette concentration vient de l'histoire de cette rue. C'était la plus commerçante de la capitale et il était impensable de s'établir ailleurs, si l'on voulait ouvrir un magasin. Et de bouche à oreille, on se communiquera les locaux à vendre: le porte à porte n'éant considéré que comme un pis aller, avant de s'établir et de faire venir sa famille.
Moussah Yacoub, arrivé au milieu des années 50, refusera de faire du porte à porte. Venu rejoindre son père et lui permettre de retourner chez lui, il n'acceptera de rester qu'à la condition que soit ouvert un magasin. Ce qui ne l'empêchera pas pourtant de faire des tournées dans les communes, avec sa Peugeot. Mais comme tous, il avait son local, signe d'un établissement et d'une intégration à la société martiniquaise.

Un peu comme les Italiens et les Irlandais d'Amérique

Les enfants de Moussah, comme ceux de la plupart de ses congénères ne seront pas commerçants, préférant s'orienter vers les lettres, la médecine ou la politique.
Nés en Martinique, parfaitement intégrés dans les deux cultures et possédant souvent une double nationalité, les hommes de cette nouvelle génération « Syrienne », sont un peu comme ces Italiens ou ces Irlandais des U.S.A., qui fêtent la saint Patrick à Manhatan, préservent un culte de leur région d'origine, mais sont d'authentiques Américains.
« Nous sommes partout et dans tous les domaines, puisqu'un président d'Amérique centrale est d'origine syrienne. Nous venons, respectons le pays d'accueil, nous intégrons à la vie du lieu où nous sommes, nous marions souvent avec des locaux, mais toujours, nous apprenons à nos enfants, l'histoire et la culture de notre pays d'origine », conclut Lucien Farrez-Naklé.
Ils sont Martiniquais, mais comment pourraient-ils oublier qu'ils sont les héritiers des Phéniciens et que leur capitale Damas, est l'une des plus vieille ville du monde? C'est peut-être ce qui explique qu'en grande majorité et même s'ils sont nés en Martinique, ces hommes et ces femmes sont bilingues, détenteurs d'une double nationalité et retournent régulièrement dans le village de leurs ancêtres où, «Américains», ils sont reçus à bras ouvert.
@Texte:Éric Hersilie-Héloïse.

Encadré:
Syriens, Arabes ou Moyen orientaux?
Dans le langage courant de l'île, le terme Syrien n'a rien de péjoratif, voire xénophobe, puisqu'il désigne une des nombreuses composantes de la population. Pourtant, durant longtemps il a été mal perçu et souvent mal vécu par ceux-là même à qui il s'adressait.
Syrien serait synonyme de marchand ambulant, avec une prédilection pour le textile? Notons qu'au début du siècle dernier, quand les premiers membres de cette communauté débarquent en Martinique, ce sont les Italiens qui détiennent le monopole du colportage et naturellement, ces originaires de la Grande Syrie, sont appelés «z'Italiens».
Cette Grande Syrie, dont les précurseurs sont originaires, explique le néologisme actuel. Mais de nos jours, le Liban, la Palestine, pour ne citer qu'eux sont arrivés. De fait, un Syrien n'est pas Libanais.
Alors, doit-on parler d'Arabes ou de Moyen-Orientaux? Les Turcs ou les Israëliens, venant de la même région géographique, ne font pas partie de cette communauté. À l'inverse, les Algériens, Tunisiens et Marocains, d'Afrique du Nord, font partie de la communauté.
Doit-on alors parler d'une communauté religieuse musulmane? La majorité des premiers membres de ce groupe est catholique orthodoxe.
Le lien donc est linguistique: l'arabe. Mais voilà, ceux de la troisième ou quatrième génération, bien que faisant partie intégrante de la communauté, ne parlent pas tous arabe. Mais, revendiquent le terme de Syrien, tout comme les Indiens qui depuis longtemps ne précisent plus s'ils sont d'origine arienne ou dravédienne, pakistanaise ou bengalie?

Encadré
Une immigration étagée
Bien qu'aucune étude précise ne soit encore parue sur le sujet, il est possible de « cerner » la communauté syrienne, tant au niveau numérique, qu'à celui des origines.
Au début du siècle, on note une première vague venant essentiellement de ce qui deviendra plus tard le Liban et la Syrie. Pour la plupart, ils sont catholiques orthodoxes, mais ne pourront jamais avoir d'église de leur religion, car pas assez nombreux. Aujourd'hui encore, ils dépendent du patriarche du Vénézuéla, où la communauté orthodoxe est très importante. Si en majorité, ces hommes et ces femmes arrivent directement du Moyen Orient, il faut noter qu'une partie vient d'Europe où elle était déjà installée depuis longtemps et avait prospéré. En Martinique, ils formeront « l'aristocratie » de la communauté, car aisé et surtout possédant parfaitement la culture française. Parmi eux, on cite la famille Jaar, représentative d'une bourgeoisie tout à fait intégrée et servant de relai entre les nouveaux arrivants et la population citadine.
Une seconde vague est identifiée dès la fin des années 40 et se singularise par une diversification des origines. Ce ne sont plus que des Syro-Libanais, mais aussi des Palestiniens, puis plus tard, des Nord Africains.
Aujourd'hui, on estime que cette communauté est forte de deux cents familles, réparties sur toute l'île, les grosses concentrations étant Fort-de-France et le Lamentin.