Patrimoine

              Douceur et histoire à Beauséjour

Impossible de dissocier la commune de Grand-Rivière de l’habitation Beauséjour, ce fleuron de l’habitat créole ; d’ailleurs classé monument historique depuis le 9 août 1996. C’est positivement, un concentré de notre histoire et de notre art de vivre

Nous sommes sur la départementale 10, à un kilomètre du centre bourg de Grand-Rivière. A exactement 102 mètres d’altitude, entre la rivière Poticheau sud et la Grande Rivière au nord, un panneau sur la gauche, comme écrit à la main, indique l’entrée de l’habitation Beauséjour. Quelques mètres en sous-bois et l’on débouche sur la "grand’case"; la maison principale, si l’on préfère.

                   Chacun y a laissé sa marque

En fait, il s’agit de trois corps d’habitation (le pavillon, la case à vivre et l’ancienne habitation) ordonnancés en arc de cercle autour d’une petite esplanade (pour l’apéritif et le digestif), surplombant l’anse Bagasse ; souvenir s’il en est des origines cannières de la commune.

Si à Grand-Rivière, la figure tutélaire est symbolisée par Amédée Knight, ce mulâtre pierrotin d’origine américaine, qui fait de Beauséjour son domaine de 1898 à 1928, on oublie curieusement Catherine de Courcy. Femme du baron de Courcy, elle laissera pourtant de nombreuses traces à Beauséjour, comme ce "montoir à cheval" en pierre, longtemps baptisé "la stèle du sénateur — Amédée Knight est selon l’histoire populaire, enterré à Grand-Rivière, mais nul ne sait où — Sans oublier ce canal d’alimentation de quatre kilomètres empruntant huit aqueducs et deux tunnels dont l’un de huit cents mètres : un classique pour les randonneurs cascadeurs, baptisé à l’époque par François Valançant.

                 Case à vivre et à mémoire

C'est là que vit Jean-Louis de Lucy de Fossarieu: depuis sa naissance. Aujourd'hui, entre ses soixante-cinq hectares de cannes où il est dès l'aube et les quelques moments de convivialité qu'il s'octroie, c'est un béké atypique. Pieds nus, il reçoit ses convives— chez lui couleurs de peau et catégories sociales sont toujours représentées — en maniant l'interlecte, ce mélange codifié de français et créole, que le GEREC a mis en lumière. Et tout ça se passe invariablement  dans la "case à vivre".

" Quand j’étais enfant, c’est là qu’on se retrouvait pour les repas, la lecture et les réceptions avec mes grands-parents et mes parents", se souvient l’hôte des lieux. Lieu chargé d’histoire que cette maison principale. On dirait la maison des souvenirs, avec ses oeuvres d’art, ses objets de marine et ses photos d’époque. De l’extérieur, rien ne filtre, puisque l’ostentation est bannie de l’habitation : juste un corps de logis de plan rectangulaire, construit en « bois du Nord » et une galerie fermée, couverte en appentis, le tout doté de jalousies. Impression d’être hors du temps. Il faut dire qu’en plusieurs siècles, les lieux ont su imposer un savoir vivre aux divers propriétaires qui s’y sont succédé.

A l’arrière de la "case à vivre", comme on pourrait s’y attendre, la cuisine, puis un bijou : le jardin d’agrément. Ses plans ont été tracés en 1930 par Marie de Lucy de Fossarieu, épouse de Louis. Il comporte cinq terrasses successives présentant chacune un couvert différent. En parcourant celles-ci, on rencontre une grande variété d’essences (lianes de Jade, papyrus, fougères bleues, anthuriums, bougainvilliers, cannas jaune, fleurs de la passion, bambous, lataniers, bois d’Inde, orchidées, manguiers ou cocotiers), et des points de fraîcheur autour de bassins en pierre. Et parmi cette végétation : Léon et son copain : deux superbes paons qui, comme les molokoys de l’habitation ne prêtent aucune attention aux visiteurs.

                     Le "pavillon du sénateur"

Mais en arrivant, on a croisé la première des trois habitations. C’est la moins grande, là où Jean-Louis et sa famille vivaient, quand il était enfant. Un lieu important aussi, puisque surnommé le "pavillon". Originellement, il aurait été un magasin. Puise Amédée Knight décidera d’en faire son logis. C’est d’ailleurs à cette époque que la tradition de la "case à vivre" prendra son origine. Depuis, le lieu est devenu école, puis les bureaux de l'habitation et deux chambres d'amis.

Mais alors, la monumentale maison à deux niveaux, que l’on voit sur tous les dépliants et les films ? C’est le plus vieil édifice du site. Initialement construite en rez-de-chaussée, elle servait autrefois de dépôt, de case à eau et d’écurie. Puis, les grands-parents de

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                       La valse des propriétaires

L' Habitation Beauséjour résulte de nombreuses mutations de propriétés et de transferts de terrains d’une habitation à une autre. Son origine est assez imprécise. On considère généralement que le premier propriétaire de Beauséjour en 1670 est Chambert Antoine dit La Rivière, natif Agde (département de l' Hérault). Vinrent ensuite les Mirebeaux Des Ruissaux, les Desabayes, les Levacher du Boullay, les Brière, les Potier de Courcy, De Chazaud, Ariès, les Knight, et enfin les de Lucy de Fossarieu, propriétaires depuis 1928. Cette habitation prend le nom de Beauséjour entre 1900 et 1912 lors de l’union de l’habitation le Malgré et d'une partie de l’habitation Grand Rivière. Au cours des années qui suivantes plusieurs habitations font faillite, dont l’habitation le Malgré. Cette conjoncture économique fait vendre à M. Potier de Courcy la moitié de ses parts au profit de Chazaud François. Celui-ci revend le tout aux Ariès de Saint-Pierre. Puis en 1898, par un jugement rendu au tribunal de cette commune, la propriété est adjugée au Sénateur Amédée Knight et à M. Salomon Richard qui lui cède ses parts quelque temps plus tard. On remarque qu’à la fin du XIXe siècle les habitations appartenaient toutes à des familles "non blanches" créoles, à l’instar des Knight, des Négouai-Dalila, des Désiré ou encore des Moreau. Il s’agissait pour la plupart de cacaoyères ou de petites sucreries distilleries.

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                   Un béké chez les Chouans

Tout le monde parle de la baronne de Courcy : mais qui était donc son mari ?

Frédéric-Alexandre-Michel-Laure Potier, baron de Courcy voit le jour à Fort Royal. Il arrive en France et entre au collège de Vannes en 1788.Engagé parmi les Chouans durant la révolution, il participe au combat de Grandchamp le 28 mai 1793.

Il est fait prisonnier pendant la bataille et est conduit devant le général Hoche. Il est incarcéré à Vannes mais acquitté par le Tribunal Criminel en 1795. Sous le Consulat et l’Empire, il est attaché à l’administration de la marine en 1800, est démissionnaire en 1805.

Il s’éteint à Paris en 1845 et y repose avec son épouse Catherine Alexandrine Brière, née en Martinique le 18 février 1785 et décédée à Paris le11 juin1866.

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             Ingénieur, mulâtre et sénateur

Admissible en 1868, à 16 ans, à l’Ecole navale, Amédée Knight entre à l’Ecole centrale à 18 ans, en 1870. En possession de son diplôme d’ingénieur, il s’occupe d’abord en France de sucrerie, de métallurgie, avant de rentrer en 1878 en Martinique. S’associant d’abord avec son père, il fonde ensuite ses propres distilleries et divers établissements agricoles consacrés à la culture de la canne à sucre ainsi que du cacao ou du café. Cette importante position le conduit tout naturellement au conseil municipal de Saint-Pierre, où il devient adjoint au maire, puis au Conseil général où il représente le canton de Lamentin en 1893 et celui de Basse-Pointe en 1899 et qu’il préside.

Il ne lui reste plus qu’à briguer un siège de sénateur : le décès de Vincent Allegre le 18 mai 1899 va lui en fournir l’occasion ; il est élu le 13 août. Un an après avoir acquis Beauséjour ; où Il transforme la sucrerie en distillerie.

Louis de Lucy de Fossarieu, propriétaire dès 1928, fera du Rhum H.B.S. un rhum réputé durant toute la première moitié du XXe siècle. En 1959, la culture de la canne sera abandonnée au profit de

la banane. Et depuis deux ans, Jean-Louis, le petit-fils est revenu à la tradition cannière.

©Eric Hersilie-Héloïse

©photos : E. H-H

Jean-Louis de Lucy, décideront d’y habiter et pour ce faire en 1930, la bâtisse sera rehaussée d’un niveau en bois, avec une galerie bordée de colonnes. Aujourd’hui, Jean-Louis à l'étage, tandis qu'au rez de chaussée  on trouve un oratoire et des pièces de mobilier créole. Pour que la vie s’écoule en long fleuve tranquille.